La Tagnière
Histoire d'un village de Bourgogne

par Bertrand Sallard
L’histoire de La Tagnière peut être reconstituée à partir de ses vestiges, à partir d’ouvrages généraux, d’archives privées, des archives municipales et surtout d’articles d’Anatole de Charmasse, grand érudit qui fut maire de La Tagnière. Ses articles ont été publiés dans les Mémoires de la Société Eduenne d’Autun, qui sont maintenant consultables en ligne. Nous avons aussi consulté les notes manuscrites d’Anatole de Charmasse, à la bibliothèque de la Société Eduenne, dont il était président.
La Tagnière. Pourquoi ce nom ? Pourquoi ce lieu ?
Le G a fait penser à tort aux érudits du XIXe siècle que le nom venait de stagnum, l’étang. En réalité le nom vient du gaulois taxos qui signifie le blaireau et de taxonaria en bas-latin, sa tanière. Ce qui a donné, Taxneria puis Taignieria et Tagnière. Ce nom apparaît plusieurs fois dans des documents des environs de l’an mil.
Il existe d'autres exemples en Bourgogne avec Les Tessonnières près de Châlon ou en Picardie deux Taisnières.
Vers 1165 un document évoque « la villa –c'est-à-dire le domaine agricole-- communément appelée Toisneria », Le nom devient Taignieria ou Tagnieria à partir du XIIIe siècle, il est alors porté par plusieurs personnages, chevaliers comme Laurent et Jean de la Tagnière ou plus modestement Jeannot de La Tagnière, serviteur de l'archidiacre d’Avallon au XIV e s.
Quant au sens du mot Tagnière, on en déduit que le nom s’applique à un lieu de forêts, plutôt sauvage, ce qui devait être le cas au Moyen-Age. Mais comment a-t-il pu devenir le centre administratif et économique d'une baronnie médiévale ?
Pour comprendre cela, il faut regarder l'histoire des routes sur le long terme. Il y a deux mille ans, la voie romaine avait été construite sur un tracé très rationnel, tout droit, sur un axe Nord-Sud Autun-Clermont, qui traverse la vallée de l'Arroux, à sept kilomètres du bourg actuel. La voie romaine ne tient pas compte de La Tagnière. Toutefois, au Moyen-âge, tout change, la voie romaine de la vallée de l’Arroux se voit quasiment abandonnée au profit d’ une route sinueuse qui relie, Autun, Mesvres, La Tagnière, Dettey, St. Eugène, Toulon / Arroux. Depuis cette route sinueuse et accidentée, vous pouvez voir voir de beaux paysages, mais bien sûr, il faut beaucoup plus de temps. Pourtant pendant plus de mille ans elle sera la route principale. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, lors de la construction d'une nouvelle route dans la vallée de l’ Arroux entre Etang et Toulon sur Arroux, à côté du chemin de fer, toute droite, à deux cents mètres de la voie romaine. Une route qui comme il y a deux mille ans ne tient pas compte de La Tagnière. Toute notre histoire, prospérité et déclin et lié à ces routes.
Pourquoi cela ? Parce que pendant plus de mille ans le pouvoir politique a été lié à la baronnie d’Uchon. La route devait donc passer au plus près d’Uchon. Mais on ne pouvait pas faire un centre important autour du château sur la montagne, à 650 mètres et le centre s’est développé ici-même, dans la vallée. Il existe des cas similaires, par exemple à Berzé, près de Mâcon où on trouve Berzé le Châtel en hauteur et Berzé la Ville un peu plus bas. Pour La Tagnière, il y avait de plus un centre religieux important à Bay. Nous y reviendrons.

La voie romaine dans la vallée de l’Arroux (à g.), comme chemin secondaire jusqu’en 1841. (Carte de Cassini, XVIIIe s.)
Mais commençons par le commencement.
Les premières implantations connues dans notre région se trouvent sur la montagne d’Uchon, quelques sites paléolithiques, un tumulus et surtout un oppidum néolithique appelé à tort « le camp des Romains ». On distingue encore assez bien la terrasse artificielle sur la ligne d'horizon de la montagne. Il existe toute une série d’ oppida similaire dans les environs, probablement contrôlés à l’époque celtique de la grande cité de Bibracte sur le Mont Beuvray. Vous savez peut-être que le peuple des Éduens, Bibracte, a joué un grand rôle dans la conquête romaine de la Gaule, car ce sont eux qui ont appelé Jules César à l’aide contre les Helvètes.
En 58 avant Jésus Chrrist Les Helvètes, ancêtres des la Suisse, avaient décidé de quitter leurs montagnes pour s'installer en Gaule occidentale, en Saintonge. Ils demandèrent la permission de traverser le territoire des Éduens, mais leur demande fut rejetée, à l'instigation de César. Puis, les Helvètes décidèrent de forcer le passage après avoir brûlé leurs maisons et leurs villages pour ne pas revenir en arrière. Plus de trois cent mille personnes, les guerriers et leurs familles réussirent à passer dans nos vallées. Mais Caesar avec ses légions avait été appelé par les Éduens, et affronta les Helvètes dans une bataille importante dans un endroit très proche, peut-être Montmort-où près d'un tiers allait trouver la mort. Les survivants regagnèrents leurs villages. et à ce jour, ils ne sont plus revenus.
C'était la première bataille de la guerre des Gaules. Six ans plus tard, à Alésia, César avait gagné. Ce fut l'époque gallo-romaine. Comme partout ailleurs, les ingénieurs romains ont construit des routes et, nous l’avons vu, la voie romaine d’ Autun à Clermont, passe à proximité la Tagnière dans la vallée de l’ Arroux. Avec une particularité : comme il existe de nombreux ruisseaux, à ces endroits, la chaussée forme une digue et sert de barrage à des étangs. Ces étangs se multiplièrent au Moyen-Âge là où c'était possible et confèrent un caractère particulier au pays. Il en reste seulement une douzaine, mais ils étaient alors beaucoup plus nombreux. En somme, la Tagnière était une réserve de pêche.
Mais la paix romaine ne devait pas durer. du cinquième au dixième siècle ce seront les grandes invasions, (Goths, Huns (Ve siècle), les Burgondes –qui nous ont laissé leur nom (VIe s) ,les arabes au VIIIe s (731), les Vikings au IXe et Magyars ( Xe s, 937). A noter que certains de ces envahisseurs se sont fixés dans le pays. On trouve à Mesvres une villa Sermatica du nom de barbares Sarmates. Le lieu s’appelle aujourd’hui .. Charmasse !
C’est pour résister à toutes ces invasions qu’à été construit le château d’Uchon, sans doute dès l’époque romaine. Il contrôle deux vallées stratégiques, l’axe Nord-Sud de l'Arroux et est-ouest du Mesvrin.
Les ruines du château d’Uchon et son équivalent à Semur en Brionnais
Le premier document que nous ayons concernant le château d’Uchon est un parchemin du XI e siècle. Il est très riche d’enseignements. Il va nous apprendre que l’histoire de La Tagnière commence à Bay, à neuf cents mètre du bourg.
. Il relate un jugement rendu dans la Cour du château de Uchon aux alentours de 1080. Le Seigneur Gotfridus ou Geoffroi de Semur, attribue la possession de certains serfs au monastère de Paray le Monial, contre un chevalier qui l’a contestée. Nous avons le nom de ces serfs, des quasi esclaves Hugo Ratbal (petit), Gilbertus Medius. Il y a aussi des enfants qui seront en indivision, pour trois quart au monastère,, et un quart au chevalier. Le Seigneur d’Uchon, Geoffroi de Semur est entouré de ses vassaux Gui de Couches, Antelme de Fautrières, Geoffroi d’Etang Girard, Uriols et Seguin Rongefer.
En fait, Geoffroi de Semur, troisième du nom est un très grand seigneur. Neveu dus du comte de Chalon et du duc de Bourgogne, il contrôle une grande partie du sud de la Bourgogne, avec quelques châteaux, dont Uchon et Semur sur le flanc Sud. Son père et son grand-père ont été les meilleurs alliés du comte Hugues de Châlon, qui a commencé le mouvement de la paix de Dieu dans les années 1020 au nom du roi Robert. En outre Geoffroy est neveu du futur Saint Hugues de Semur, grand abbé de Cluny qui dirige des centaines de monastères à travers l'Europe. Il faut préciser que Saint Hugues qui vivra jusqu'en 1109 a convaincu presque toute sa famille, frères, sœurs, neveux de se faire moines. Et comme son père, notre Geoffroi va bientôt entrer au monastère avec sa femme et presque tous leurs enfants, peu de temps après ce procès, en 1088.
Pour nous, l'intéressant est que le jugement a été confirmé « à villa Bas » présence de trois chevaliers, un prêtre et un prévôt. « Qui l’aura bien respecté sera béni, qui aura transgressé sera maudit " dit le texte. Mais que signifie Villa Bas? Un document écclésiastique de cette époque parle aussi de la paroisse de Bax, qui semble couvrir aussi Uchon. La solution se trouve dans une chapelle de l'église où vous pouvez voir la très belle statue de Notre-Dame de Bay, du XVe siècle. Bay est un endroit à neuf cents mètres du bourg, où se trouve une fontaine, autrefois au pied d'un arbre. La tradition orale rapporte qu'il y avait également une chapelle, aujourd’hui disparue, un cimetière et un pèlerinage avec une procession de la statue. Tout cela suggère un de ces anciens « cultes des eaux » ou de la Terre Mère, apportant la fertilité.
Villa, désigne un grand domaine agricole et Villa Bas c’est donc La Tagnière.

Ce n’est pourtant pas à Bay qu’ a été construite l'église, mais ici même, sur un promontoire rocheux. Pourquoi ? Sans doute à cause des avantages de défense. Mais le patron choisi, Saint-André, suggère quelque chose d'autre. Dans le bourg de Luzy, une autre possession des Semur, il y a aussi un Saint-André patron de l’église, qui a pris la place d'un Hercule romain. Et il se trouve près d'une fontaine Notre Dame,. Cela Nous fait penser qu'il y avait peut-être ici deux sanctuaires, un féminin, christianisé en ND de Bay et un masculin (Andros : mâle).
On peut aussi comprendre le changement de nom. Le clergé, et en particulier les moines de Cluny qui ont beaucoup fait pour la christianisation des campagnes souhaitait diminuer l'importance de Bay, lieu marqué par le paganisme. A villa Bay on préfèrera désormais Taxneria La Taxnière.
Au XIIe et XIIIe siècle, le pays se peuple et se développe avec de nombreux défrichements qui gagnent sur la forêt. Les noms de ces nouvelles exploitations sont parlants : Les Granges Neuves, Les Brosses, Les Broussailles, (les Buissons) La Bruyère ,. C’est un monde nouveau qui se construit, avec de nouveaux champs, prés, étangs et moulins à eau et à vent.
Parallèlement apparaissent les noms de famille, les gens étant plus nombreux et plus mobiles
On trouve plusieurs personnages, chevaliers ou autres nommés « de La Tagnière » . Tel un Laurent de La Tagnière au XIIIe s puis Jehan de La Tagnière qui signe un accord avec la prieure de Champchanoux sur les dîmes de Montmenème. en 1298. Un peu plus tard et à un autre niveau on relève un Johanetus de Taygnieria, Jeannot de La Tagnière, un moment serviteur de l’archidiacre d’Avallon. Lequel dans son testament lui lègue 40 sous, « s’il est encore en vie… »
La Tagnière est donc le centre administratif et économique de la baronnie d’Uchon qui regroupe 17 fiefs sur dix paroisses (Uchon, La chapelle, La Tagnière, Etang, Dettey, St Eugène, Mesvres, Broyes, Charmoy, Saint Symphorien de Marmagne). Elle relève initialement du comté de Chalon, mais lorsque celui-ci est repris par le duc de Bourgogne vers 1250, celui-ci instaure des bailliages ducaux et La Tagnière dépendra du bailliage de Montcenis jusqu’à la Révolution. Il y a en fait deux pouvoirs concurrents : le pouvoir féodal du baron d’Uchon, et celui du duc, qui, à travers ses baillis, s’efforce de limiter les prérogatives du baron.
Semur, Châteauvillain, Beaujeu, La Trémoille, Chalon
Les barons d’Uchon sont en réalité de grands seigneurs qui possèdent de vastes terres en d’autres endroits. Les Semur contrôlent Semur en Brionnais, Luzy et Bourbon Lancy. Les Châteauvillain qui leur succèdent au XIIIe s sont également possessionnés en Champagne. Puis ce seront les Beaujeu après 1320, les La Trémoille fin XIVe, les Chalon au XVe. Autant dire que les barons en titre ne viennent que rarement dans leur baronnie. Ils se se contentent d’en toucher les revenus et se reposent sur des prévôts et des châtelains.

L'hôtel de Beaujeu, rue des Cordeliers à Paris (Plan 1550)
Mais par chance nous disposons d’un document relatant avec beaucoup de détails une de ces rares visites. On y trouve le récit d’une rixe survenue en plein marché de La Tagnière.
En 1379, le duc de Bourgogne veut récupérer les droits de justice d’Uchon et diligente une enquête pour savoir si Uchon est bien une baronnie avec droits de justice ou une simple seigneurie. Les habitants consultés se rappellent qu’on a rendu la justice trente-quatre ans plus tôt, sur la place de La Tagnière, le centre économique et administratif de la baronnie. La paroisse compte alors environ trois ou quatre cents habitants. Deux foires annuelles se tiennent à la Saint-André et à la Saint-Barthélémy, les deux saints patrons. Un marché chaque mercredi. La justice est assurée par un bailli. La baronne d’Uchon, Jeanne de Châteauvillain, veuve de Guichard de Beaujeu, se partage entre Paris et ses terres du Beaujolais, et vient rendre la justice en appel tous les cinq à dix ans. Ce sont les « Grands Jours » de justice.
Les faits relatés remontent à la Toussaint, trente-quatre ans plus tôt. Au cours d’une rixe en plein marché de La Tagnière, après un échange d’injures, un jeune écuyer, Guillaume Saichaut, a frappé et blessé à la tempe « avec effusion de sang » Jehan des Aultez, le fils du Coletat (collecteur d’impôts). Guillaume Saichaut sera condamné par le bailli à une forte amende de 65 livres. Presque deux fois le produit de la dîme de la paroisse en ces années-là… On ne plaisante pas avec les représentants de l’autorité, ou leur famille.
Cependant le jeune Saichaut fait appel. Jeanne de Châteauvillain, baronne d’Uchon, fait proclamer la tenue des « Grands Jours » de la baronnie à la Tagnière. L’évènement, prévu à la Toussaint, est annoncé sur le marché trois semaines à l’avance. Au jour dit, en grand apparat, la dame arrive sur la place de La Tagnière, entourée de chevaliers et de clercs. On a tendu des tapisseries et apporté des chaises : « illec furent tendues ses cortines et ses sieges dreciez et ordonnez bien et sollempnement et tint les diz jours la dicte dame d’Uchon en sa propre personne ».
Jeanne de Chateauvillain loge à la Tagnière, dans la maison du Coletat, où demeure le père de la victime. L’affaire Guillaume Saichaut est remise au lendemain. Mais il pleut des cordes, et la justice est rendue au domicile même du Coletat : « la dicte dame tint ses grans jours generaultx a La Taigniere.. pour la premier foy au premier jour en l’ale dudict lieu de la Taigniere, et le lendemain, pour ce que il plust, elle expedia le demorant des causes en l’ostel du Coletat de La Taigniere ou quel ladicte dame tenoit son estat.. ». Et là, Jeanne de Chateauvillain confirme la sentence du bailli : Guillaume Saichaut devra acquitter 65 livres d’amende…..
Mais le destin en a décidé autrement ...
La reine Jeanne de Navarre, dont Jeanne de Chateauvillain a été la gouvernante et amie de jeunesse, lui a rendu visite à Uchon. La reine Jeanne, fille unique du roi Louis X le Hutin et de la sulfureuse Marguerite de Bourgogne, a été écartée du trône parce qu’elle est fille et pour que le royaume « ne tombe pas en quenouille ». On a fini par lui accorder la Navarre en compensation. Elle a maintenant 34 ans et elle est veuve depuis peu, son mari ayant été tué en Espagne en pleine Reconquête. Sa venue à Uchon est l’occasion de fêtes. Pendant plusieurs jours on organise des bals au Prieuré, qui dispose d’une grande salle. Tous les nobles sont conviés, et parmi eux…Guillaume Saichaut « lequel dança avec les autres ». Il a manifestement plu aux dames et à la reine, qui demande l’annulation de l’amende, « Pour ce qu'il dança bien et cheust en grâce envers la dicte dame de Neverre (Navarre) ». Notre baronne d’Uchon acceptera, obligeant toutefois le jeune homme à les suivre jusqu’à Autun pour obtenir ses lettres de rémission. Après quoi « les dictes dames s'en alerent en France » regagner leurs hôtels parisiens.
1.Sceau de Guichard VI de Beaujeu, époux de Jeanne de Châteauvillain. 2. Gisant de la reine Jeanne de Navarre, fille du roi Louis X (à St Denis). 3. Edouard I de Beaujeu, fils de Guichard VI, derrière Louis de Bourbon, rendant hommage au roi Jean le Bon. Maréchal de France, il sera tué à Ardres en 1351, son frère Guichard VII, baron d’Uchon, « bons chevaliers, hardis et entreprendans » (Froissart) remportant la bataille à sa place.
Jours heureux et insouciants. Dans trois ans, en 1348, la peste s’abattra sur l’Europe, emportant le tiers de la population, dont la reine de Navarre. La dame d’Uchon y survivra, mais ne reviendra plus à La Tagnière.
Du reste les malheurs s’enchaînent. Après la peste, « la grant mortalité », c’est la guerre qui va dévaster le pays. La guerre de cent ans a commencé en 1336,mais sans intéresser la Bourgogne. Vingt ans plus tard en 1356, C’est le désastre de Poitiers Le roi Jean le Bon prisonnier. Guichard VII de Beaujeu, fils de Jeanne de Châteauvillain et baron d’Uchon est tué dans la bataille.
La paix sera finalement signée à Brétigny en 1361 mais elle libère des milliers de mercenaires désœuvrés, des pillards redoutables, qu’on appelle les Grandes Compagnies, ou encore les Routiers. Ils vont ravager la Bourgogne. En 1363 ils prennent La Tagnière et s’y installent. Ils pillent, violent, rançonnent et brûlent tout le voisinage. ils investissent le château d’Uchon et l’incendient. « Un soir..ou mois d'avrilz, racontera une jeune femme qui a été violée, les Ynglois et gens de compaigne estoient à la Taignère loigiez, et ardirent celluy soir la ville d'Uchon »
Dans le chaos qui règne sur la région, certains n’ont pas hésité à rejoindre les soldats pillards. Parmi eux se trouve …le curé de Mesvres, Jacques d’Aigrefeuille. A Mesvres il y a un curé et un prieur. Le prieur Pierre de Beaufort est un haut personnage. Neveu du pape d’Avignon, il est très estimé pour « son humilité et sa grande pureté de cœur ». Mais incapable de résister aux Compagnies il s’est réfugié dans son château de la Perrière à Etang. Pendant ce temps le curé Jacques d’Aigrefeuille rançonne, il viole les filles. Quand il arrive dans une ferme il baragouine en anglais et crie : « A mort, à mort vilain, nous sommes bons ynglois ! ». Il faut dire qu’à l’époque le mot ANGLAIS est magique : il y a une plaisanterie qui fait fureur les dimanches et jours de fêtes quand les églises sont pleines. Il suffit de crier « voilà les Anglais ! » et l’église se vide en un clin d’oeil !
Jehannotte de la Thivelay près de Mesvres. La jeune femme violée déclarera que son père et son mari s’étant enfuis avec leur fils « par la pahour que avoit dudit messire Jacques », .. ledit messire Jacques la prit et l'amportit ès ouches et qu'il la ravit et l'anforcit outre son gré et sa voluntez, ». Le lendemain son mari et elle sont allés se plaindre au prieur dont ils sont dépendants, mais le curé est revenu les menacer « que se il se plaignoit plux de luy que il li trancheroit le nez ».
Pourtant les armées ducales constituées par des impôts spéciaux vont peu à peu prendre le dessus et les chefs des routiers vont être pris et pendus. En 1366 Du Guesclin regroupe les bandes restantes Près de Chagny et les emmène combattre en Espagne. Quant à Jacques d’Aigrefeuille, le curé violeur, il sera finalement condamné neuf ans après les faits, en 1373, et sera emprisonné quelque temps, Mais il reprendra ses fonctions !. Pour sa part son ancien collègue, le prieur de Mesvres Pierre de Beaufort deviendra… pape, comme son oncle, en 1370 sous le nom de Grégoire XI. Ce sera le dernier pape d’Avignon : c’est lui qui ramènera la papauté à Rome.

Pierre de Beaufort, ancien prieur de Mesvres devient Grégoire XI en 1370
Quelques nouvelles de ce temps :
Un document nous montre en 1378 le curé de La Tagnière, rue du roi de Sicile à Paris, à l’auberge du Pot d’Etain. Il assiste dans ses derniers moments un homme de loi d’Autun qu’il avait sans doute accompagné.
Quant au baron d’Uchon c’est alors Guillaume de La Trémoille, « chevalier , seigneur d'Husson , d'Espoisse , de Bourbon-Lancy et d'Antigny » . conseiller et chambellan des rois Charles V et Charles VI, maréchal de Bourgogne. Il a participé à de nombreuses expéditions militaires, les dernières croisades, en Prusse Orientale, en Tunisie et dans les Balkans. La dernière lui sera fatale. Suivant le futur duc Jean sans Peur, il est fait prisonnier par les Turcs à Nicopolis en 1396 et mourra en captivité quelques mois plus tard.

La bataille de Nicopolis en 1396 (Miniature de Jean Colombe XVe s )
Chez nous, les soldats pillards seront de retour après le désastre d’Azincourt en1415, sous le nom d’Ecorcheurs. Ils occupent quelque temps la forteresse de Marnay, à S Symphorien. Il n’est pas sûr qu’ils soient venus à La Tagnière qui disposait peut-être déjà de sa tour.

Venons en à La Tour de La Tagnière
Tout porte à croire qu’elle a été édifiée après la destruction du château d’Uchon en 1363, vers la fin XIV ou au début du XVe s, par les seigneurs d’Uchon. Le but est manifestement la défense du bourg qu’avaient occupé les Grandes Compagnies. Elle contrôle le pays tout en offrant aux habitants la possibilité de s’y réfugier en cas d’attaque. La tour remplace le château d’Uchon qui ne sera jamais reconstruit
Nous verrons que le châtelain d’Uchon Guillaume de Maret réside à La Tagnière en 1475.
Un des rares documents que nous possédons sur la tour est un dénombrement des propriétés de Charles Le Brun du Breuil successeur des des Crots au XVIIème siècle. Il atteste que la Tour ainsi qu’une autre maison ont appartenu à Guillaume de Maret.
Le XVème siècle est le Siècle d’or de la Bourgogne. C’est une période prospère. L’essor de la Bourgogne ducale favorise les échanges. De plus la peste de 1348 et les ravages de la guerre ont entraîné une forte pénurie de main d’œuvre. En conséquence les salaires et le niveau de vie augmentent. Cette époque a marqué presque toutes les maisons du centre du bourg, avec leurs fenêtres gothiques en accolade.
Linteaux de fenêtre en accolade ; maison « des soldats », rue du Rot et à Bay (armes Busseuil)
A l’église on rajoute une chapelle supplémentaire, avec de magnifiques statues polychromes dans le style bourguignon. On ne se contente pas d’embellir, on veut aussi se défendre. De nouvelles forteresses sont construites au flanc sud du bourg, sur les fiefs de Chaumont et de Trélague.
Nous possédons une radiographie assez précise de La Tagnière au XVème siècle grâce à deux documents établis sur l’ordre de Charles le Téméraire. Un état militaire de la Bourgogne dressé bailliage par bailliage en 1474 et une cherche de feux (ou recensement de population) de 1475. On y apprend les noms des seigneurs, leurs revenus déclarés, et ce qu’ils doivent fournir au duc, comme soldats et matériel militaire en cas de conflit. Quatre seigneurs figurent à La Tagnière :
Au bourg Guillaume de Maret n’est pas noble mais il a le titre de châtelain d’Uchon et tient la tour. Il doit fournir un homme de pied à l’armée ducale
Guillaume de Maret tient en fied de mesdicts seigneurs d’Uchon xix francs iv gros de rente.
Ledit Guillaume fournira ung homme de pied, habillé d’un aubergeon, d’ung demi crest, d’une salade sans visière, d’ung gorgerin, de cliquez de fer pour le bras destre, de petites gardes, espée, daigues, et d’une longue picque ou coulevrine.
A Chaumont, Philibert Doyen, ancien chatelain de Montcenis. Son père Pierre Doyen, également châtelain de Montcenis et originaire de Picardie avait été anobli par Philippe le Bon. Les Doyen se sont insérés dans la féodalité locale en acquérant dès 1443 les seigneuries de Chaumont et peut-être un peu plus tard de Trélague.
De l’ancienne maison forte de Chaumont, il ne reste aujourd’hui qu’une cheminée dans l’actuelle ferme de Chaumont.
Quant à la seigneurie de Trélague, elle semble partagée entre Philibert Doyen et un autre seigneur, Antoine de Busseuil, d’origine charolaise. Le château paraît avoir été édifié fin XVe siècle. peut-être sur une construction plus ancienne.

Trélague : à droite le donjon médiéval, et à gauche les parties XVIe et XVIIe s.
Philibert Doyen doit fournir un cavalier à l’armée ducale :
Noble homme Philibert Doyen, ses frères et sœurs et leur mère tiennent en fied de mondit seigneur xx sols tournois et v bichots aveine, mesure de Montcenis, et de messeigneurs d’Uchon, lxxvj francs de rente.
Ledit Philibert fournira ung homme de trait à cheval, habillié d’une brigandine, ou courset fendu aux costés, à la manière d’Alemaigne, gorgerins, salade, flancards, faltes ou brayes d’acier, avant-bras à petites gardes, gantelets et son crenequin fourni de traits y servant, espées et dagues.
Quant, Antoine de Busseuil qui tient le village des Boulots et de Trelague, moins fortuné, il ne contribue pas à l’armée du duc.
A Bussière, Claude ou Carados de Vichy est possessionné en Charolais. Il tient dès 1446 la seigneurie de Bussière avec une petite maison forte du XIIIè siècle proche de l’ancienne voie romaine
Lui, doit équiper deux hommes de pied.
De plus l’année suivante en 1475 Charles le Téméraire ordonne également une « cherche de feux », c’est-à-dire un recensement de toute la population du duché. On apprend que La Tagnière compte alors 60 feux ou foyers, environ 300 personnes, à peu près comme aujourd’hui.

Charles le téméraire et sa fille Marie de Bourgogne
Mais deux ans plus tard, en 1477, Charles le Téméraire trouve la mort devant Nancy. La Bourgogne va revenir au domaine royal, non sans heurts. Certains rejettent le roi de France Louis XI et prennent le parti de Marie de Bourgogne, la fille et héritière du Téméraire. En Charolais, le nom de Français est une insulte. On ira même jusqu’à la guerre, la Guerre du Charolais, qui durera quelques mois.
A La Tagnière, l’affaire est prise diversement, le parti du duc s’opposant à celui du roi.
Fidèle du duc, Philibert Doyen, le seigneur de Chaumont, ancien châtelain de Montcenis le, n’a pas choisi le bon camp. Il a commis l’imprudence de prêter de l’argent (200 livres) au chatelain de Montcenis qui a pris les armes contre le roi.
Au contraire, Guillaume de Maret, Châtelain d’Uchon et maître de la tour, s’est rangé du côté du roi. Lorsque Louis XI l’emporte, il fait confisquer tous les biens de Philibert Doyen, y compris Chaumont, pour les attribuer à Guillaume de Maret. Lequel sera anobli deux ans plus tard pour ses bons services.
Comme la Bourgogne La Tagnière est devenue française, sujette non plus des ducs, mais du roi. Le pays est en paix pour près d’un siécle. La population s’est reconstituée malgré les pestes qui reviennent régulièrement. Mais avec l’arrivée en Europe de l’or espagnol, venu d’Amérique, l’inflation s’installe, les prix vont tripler. Cela entraîne l’appauvrissement des petits seigneurs dont les rentes sont fixes. Les seigneuries changent de mains, et de plus en plus de terres sont rachetées par des bourgeois, d’Autun ou de Montcenis.
Par exemple vers 1530 un certain Barthélémy Gagne s’est constitué un immense domaine autour de la Seigneurie de Lavaut. Originaire de La Tagnière, il s’est enrichi en devenant Procureur du roi à Autun puis Procureur Général au Parlement de Bourgogne.
De leur côté, les Doyen ne s’en sortent pas si mal. Philibert Doyen a pu récupérer une partie de ses biens par d’habiles échanges, dont sa maison forte de Chaumont confisquée par Louis XI. Dans le courant du XVIe siècle ses descendants contrôlent les environs de La Tagnière.. On trouvera un Bénigne Doyen seigneur de Trélague. A Chaumont la maison est partagée entre deux branches de la famille Doyen. Ils s’entendent mal . Si mal qu’en 1569 l’un des deux cousins est assassiné par les deux fils de l’autre. Les coupables qui se sont enfuis en Allemagne ne seront pas punis. Et l’affaire se réglera par le versement d’une forte somme (1300 l) à la veuve. Devant notaire !
Si les Doyen se maintiennent à Trélague, la dernière héritière de Chaumont Marie Doyen a épousé un certain François Pelletier, seigneur des Crots, qui va vite élargir son domaine en rachetant les seigneuries de Bussière et de Champignolle.
Il obtiendra bientôt d’Henri III le droit de changer de nom : il ne s’appellera plus François Pelletier mais François des Crots. Nous y reviendrons.
Mais cette époque est aussi celle des guerres de religion. Huit guerres entre 1562 et 1598.
Les passages de soldats, de pillards, mais aussi les pestes qui reviennent, vont laisser La Tagnière exsangue. « Pestes, guerres et famines » auront ruiné le pays, dit un témoin en 1598. En précisant que : « par la gendarmerie le bourg a esté une grande partie bruslé, lesquelles n’ont point esté rebasties selon qu’il nous a apparu, ayant esté ledit bourg bruslé trois fois depuis trente ans en çà. »
En 1562 les protestants d’Autun avaient été autorisés à célébrer leur culte à La Tagnière, décrite comme « un bon bourg où il y a foire et marché ». Mais compte tenu de la distance (plusieurs heures de marche) il est peu probable qu’ils y soient venus.
En mars 1574 l’envoyé du roi Guillaume de Saulx parcourt la province « pour s’informer de ce qui est nécessaire au bien des sujets ». En arrivant à La Tagnière il est averti « que le lieu est infecté et gâté par les courses et voleries d’aucuns insignes voleurs, assassineurs et boute feux, qui font leur résidence ès environs ». L’envoyé du roi qui voyage sous bonne escorte ordonne une battue et l’on pend « deux personnages de mauvaise réputation grands voleurs, l’un portant la qualité de gentilhomme, l’autre de soldat ».

Avec l’avènement d’Henri IV, roi protestant, en 1589, la guerre va se déchaîner. Le pays est coupé en deux. Montcenis est au roi, Autun à la ligue catholique. Pendant six ans les deux villes se combattent et s’assiègent mutuellement. La Tagnière, dont la tour est une des principales forteresses de la région, devient base militaire. Elle abrite l’une des armées royales qui mènent le siège d’Autun. Autun se rend finalement au roi en 1595.
Mais La Tagnière est en ruines. En 1583 on dénombrait encore 90 feux (environ 450 habitants) , « la dite paroisse estait fort peuplée de bestail quy est tout à en quoi conciste leur richesse ». Mais, quinze ans plus tard, la fin du siècle révèle un spectacle de désolation : la population a chuté de moitié. Seuls ont survécu 47 feux (environ 235 habitants), « ce qu’y est resté est tellement pauvre qu’il n’y en a pas un auquel son bétail appertienne ». La Tagnière est de plus « située en un lieu fort infertile et maigre ». Les quatorze métayers sont incapables de payer leurs dettes. « Le bourg est endebté » envers François des Crots de 800 écus.
Un autre rapport mentionne que « la peste y a regné de telle faceon qu’elle a esteingt du tout plusieurs feuz ».
Pour sa part François des Crots a su choisir le bon camp. Son fils Melchior est capitaine des gardes du maréchal de Biron, qui a pris Autun en 1595. Et il acquiert peu à peu les biens de petits seigneurs ruinés. En 1598, à l’âge de 63 ans, François des Crots rachète même le titre de baron d’Uchon. Pour les deux cinquièmes seulement, car le jeu des héritages a émietté la baronnie. Le nouveau baron et son fils Melchior feront bientôt construire un château flambant neuf à Champignolle au centre de la vallée, à la place d’une ancienne demeure médiévale. Quelques années plus tard on verra le vieux Bénigne Doyen seigneur de Trélague supplier le baron Melchior des Crots de le recevoir en devoir de fiefs « tête nue, sans épée ni éperons, et lui embrasser la cuisse droite ». Melchior le relève et lui donne l’accolade, tout cela devant notaire, nous sommes au XVIIème siècle.

Château de Champignolle
Autre signe de modernité, le premier registre paroissial de La Tagnière qui note naissances mariages et décès est ouvert en 1619.
Une visite de feux de 1645 nous donne une idée de la population de l’époque : « 80 habitants imposés (soit 80 familles , environ 400 habitants) « dont 19 laboureurs tenant charrue », un greffier, un notaire, un collecteur des impôts, un hôtelier « et le surplus manouvrier ». (Pas d’autre métier !). La communauté est pauvre, n’a pas de biens communaux. Elle est endettée, toujours envers « le sieur Descrots » (Melchior) de 360 livres « pour la levée des soldats de la milice ». On souffre des rigueurs du climat, blés gelés, « lavasses d’eaux » qui emportent tout et passage de gens de guerre, une compagnie de chevaux légers a séjourné quelques jours l’année précédente.
Henry des Crots « sieur de La Tannière » est noté comme échanson dans l’Etat des officiers de la Maison du Roi Louis XIII en 1638 avec 700 livres de traitement.
Tandis que Champignolle est le nouveau symbole de la baronnie, Philibert des Crots frère de Melchior fait reconstruire la petite forteresse de Bussière comme maison seigneuriale en 1640. Mais le château de Champignolle et les droits de baronnie sont vendus en 1650 à Charles Lebrun du Breuil « gentilhomme parisien »et comte du Breuil en Bourbonnais. Charles Lebrun du Breuil est le fils d’un haut fonctionnaire royal et sera lui-même Gouverneur pour le Roy des ville et citadelle de Donchery dans les Ardennes.
Homme de cour, il se partagera plus tard entre Versailles et Champignolle. Il marie ainsi ses deux filles à la chapelle de Champignolle en janvier et avril 1693 tandis son fils se mariera à ND de Versailles peu après sa mort.
Le XVIIIè siècle commence mal pour La Tagnière comme pour toute la France. Le terrible hiver de 1709 va entraîner une épouvantable famine : A La Tagnière, le quart de la population est emporté par le froid ou la faim. Le registre paroissial fait état de 107 enterrements parmi lesquels figurent 60 enfants. C’est la dernière famine de notre histoire.
Après cet épisode dramatique, la population va régulièrement augmenter. Elle passera de 300 habitants en 1750 (comme en 1475 !) à 500 en 1777 et 701 en 1794. Comment est-ce possible ? D’abord on voit apparaître des revenus de compléments, on se fait cabaretier, tisserand, sabotier, les femmes deviennent nourrices, ce seront les fameuses nourrices du Morvan. On a relevé quatre cas de pèlerinages liés aux nourrices et à l’allaitement au XVIIe siècle dont Notre Dame de Bay (Diane Carron) (Les autres à Uchon, St Léger ss Beuvray, La Petite Verrière.
Et puis les méthodes de culture changent lentement sous l’influence des gros propriétaires qui viennent des villes. L’agriculture est à la mode. Il y donc une amélioration de la productivité, un recul de la jachère, le développement de l’élevage qui donne de l’engrais, et de nouvelles cultures comme celle du maïs et de la pomme de terre, de nouveaux légumes comme le chou fleur ou l’oseille. Par ailleurs les communications s’améliorent. En 1764 on trace une nouvelle route entre Autun et Toulon sur Arroux, La Tagnière devenant relais de poste. C’est l’œuvre de l’ingénieur Gauthey qui quelques années plus tard creusera le canal du centre. A noter que cette route passe encore par La Tagnière, la baronnie est toujours en place.
Dans les années 1780, on envisagera même de développer cette route et d’en faire une nouvelle liaison entre Paris et Lyon, intermédiaire entre ce que sont aujourd’hui les Nationales 6 et 7. La raison est que Vergennes, le ministre des affaires étrangères de Louis XVI, possède des terres autour de Toulongeon (et même la tour de La Tagnière) qui seraient alors valorisées. Mais l’ingénieur Gauthey fera comprendre que cette route, qui devrait franchir les monts du Beaujolais, aurait un coût beaucoup trop élevé. Le projet sera abandonné.

Charles Gravier comte de Vergennes, ministre de Louis XVI
Quelques figures de La Tagnière au XVIIIè siècle :
On parle beaucoup du Chevalier de Champignolle. On a vu que Champignolle avait été acheté en 1650 par Charles Lebrun du Breuil, d’une famille de hauts fonctionnaires royaux qui se partagent entre Versailles et La Tagnière. Son petit-fils, Louis Casimir Lebrun du Breuil, né en 1709, est un célibataire endurci, officier dans l’Artillerie Royale, Chevalier de Saint Louis, beau parleur, bon vivant. Il revient souvent à Champignolle, dont son frère aîné est l’héritier. Louis Casimir n’a pas d’enfant, il a signé une renonciation à ses droits en échange d’une pension confortable. Plus tard le château ira à sa nièce Antoinette qui habite Paris.
Les choses vont se jouer un soir de l’été 1747. Louis Casimir Lebrun du Breuil se rend à un brillant dîner à Autun. Il se fait tard et il reste coucher chez ses hôtes. C’est là qu’il remarque une jeune et jolie servante, Marguerite Sauvageot. Elle a 25 ans, c’est la fille d’un vigneron de Santenay …Marguerite va céder aux avances du fringant militaire. Louis Casimir se fait inviter plusieurs fois…avant de repartir sur le champ de bataille pendant que le ventre de la belle s’arrondit. La loi impose aux filles enceintes de se déclarer, pour éviter les avortements. Le 24 mars Marguerite se déclare donc à la justice… de Champignolle. Devant le notaire de La Tagnière elle raconte son histoire. Elle ajoute que c’est à La Tagnière qu’elle va s’installer pour faire ses couches. Louis Casimir est sans doute ému par une telle détermination. Au baptême de l’enfant, le 17 juin 1748 il reconnaît sa paternité. Et bien sûr il prend Marguerite à son service, sans l’épouser pour autant.

Louis Casimir Lebrun du Breuil, chevalier de Champignolle par Duplessis, vers 1770
A La Tagnière, on remarque aussi une famille montante, les Duverne, étudiés par Jean-Louis Beaucarnot. Au XVIIIème siècle la famille Duverne concentre entre ses mains presque toutes les régies des châteaux de la région. Ils adoptent une véritable stratégie matrimoniale, multipliant mariages utiles et mariages consanguins. Jean-Louis Beaucarnot en dénombre 17 où les deux mariés s’appellent Duverne. Il y en a même un où non seulement les mariés mais aussi les quatre parents, le curé et les témoins s’appellent Duverne ! Le fleuron de cette famille est Jean-Baptiste Duverne, notaire royal au bourg de La Tagnière. Mais les Duverne ne vont pas s’arrêter là.
La Révolution
On sait que les mauvaises récoltes de 1787 et 1788 vont précipiter la Révolution. Les Etats Généraux sont convoqués pour 89, et on rédige les fameux cahiers de doléances. Il n’y a pas de cahier spécifique pour La Tagnière, c’est celui du bailliage de Montcenis. Mais sur les 5 rédacteurs, 2 s’appellent Duverne. Jean-Baptiste Duverne notaire à La Tagnière et Jean-Baptiste Duverne fermier général aux Crots. Les cahiers rédigés par les Duverne comportent un véritable programme politique : réformes, réorganisation de l’administration. En fait c’est presque le programme de la Révolution et de l’Empire. Le Registre de la Révolution, couvert d’une partition de chant grégorien, est offert par le curé Barberet, le premier secrétaire de mairie. Il relate les évènements de La Tagnière de 1790 à 97. Dans la maison du notaire Jean-Baptiste Duverne, se tiennent les premières assemblées révolutionnaires.
Une Révolution que l’on peut suivre jour après jour à La Tagnière grâce au Registre Municipal qui commence en mars 1790. On y voit la première assemblée, convoquée au son des cloches de l’église dans la maison de Jean-Baptiste Duverne, le notaire. Il sera le premier maire de La Tagnière et c’est le curé qui fait office de secrétaire. Il n’y a pas encore de mairie et les réunions se font soit à l’église soit dans des maisons particulières. Mais très vite Jean-Baptiste Duverne est appelé à de nouvelles fonctions. Quant au curé, il refuse de prêter serment et choisit l’exil. Un prêtre jureur le remplacera.
Le nouveau secrétaire sera un homme énergique et mordant, enthousiaste, Antoine Cochet, le propriétaire du château de Trélague. En 92 c’est la guerre et on ordonne des réquisitions pour nourrir les soldats. En février 93 après la mort du roi, la Convention lève 300 000 hommes. La Tagnière devra en fournir deux, célibataires ou veufs sans enfants de 18 à 40 ans. On convoque tous les jeunes gens de la commune, on leur fait tirer des petits papiers dans un chapeau. Ces petits papiers sont tous blancs à l’exception de deux, qui portent la mention « volontaire ».
Bientôt se pose la question des châteaux. La Convention a ordonné « la défiguration des vieux châteaux d’émigrés ». A l’époque, Chaumont, complètement délabré, n’est plus qu’une ferme. Trélague appartient à Antoine Cochet, le secrétaire greffier qui remplit d’une écriture fiévreuse les pages du registre. Bussière appartient à une vieille demoiselle très pieuse, Marguerite Félicité de la Ramisse,. C’est une spécialiste des pétitions de toutes sortes.
Reste le problème de Champignolle. Louis Casimir Lebrun du Breuil, le chevalier de Champignolle, a maintenant 84 ans et vit à Autun. Malheureusement, le propriétaire en titre, son neveu Antoine de Villers La Faye a émigré. La femme de Villers La Faye est en prison, comme femme d’émigré.
Alors va-t-on démolir Champignolle en tant que château d’émigré ? Comme le château de Toulongeon appartenant aux Vergennes, qui a été saccagé, détruit en quelques heures. A la séance du 30 mai 1793 on observe que « la démolition serait plus dispendieuse qu’utile ». Quelqu’un suggère d’en faire une école, puisqu’on a un instituteur depuis peu ; ou bien une maison publique, puisqu’il n’y a pas de mairie. Finalement Champignolle est sauvé mais il est mis sous séquestre.
Blasons martelés dans une maison du bourg
Pendant ce temps au bourg on martèle les blasons qui ornent les façades et les cheminées de plusieurs maisons du bourg. Et Louis Casimir ? Si Champignolle est mis sous séquestre, qui lui versera sa pension ? Pourtant si Louis Casimir avait un fils, sa renonciation à Champignolle deviendrait nulle et il deviendrait le possesseur légal du château. Qu’à cela ne tienne : Louis Casimir a un fils de 45 ans, le fils de Marguerite Sauvageot ! La solution serait donc d’épouser Marguerite Sauvageot, l’ancienne servante, et de légitimer son fils Claude ! Et voilà qu’ à 85 ans Casimir Lebrun du Breuil épouse sa servante Marguerite Sauvageot…qui en a 71 ! le tout en février 1794, en pleine Terreur.
En effet depuis juin 93 avec le Comité de Salut Public dirigé par Robespierre la France vit sous le régime de la Terreur. A La Tagnière on a mis en place un comité de sûreté publique. Deux de ses membres s’appellent Duverne. Presque tous les autres leur sont apparentés. Derrière eux plane l’ombre de Jean-Baptiste Duverne, pardon Agricole Duverne, qui à maintenant 60 ans passés et va se remarier pour la quatrième fois ! Sous l’autorité du nouveau maire, Jean Edme Bonnetête, 27 ans, on arrête les citoyens sans passeports, on perquisitionne pour trouver des armes. Les habitants protestent contre les réquisitions, mais on leur oppose que « l’insuffisance de grains jusqu’à la prochaine récolte n’est pas une raison admise par la loi ». Avec une superbe inconscience, Mademoiselle de la Ramisse choisit ce moment précis pour adresser une pétition au comité. Elle réclame au district d’Autun des impôts, qu’elle a payés en trop. Mais la Révolution ne ne plaisante plus. A Etang, un homme a été condamné à mort pour avoir appelé son chien « citoyen ». Un gros propriétaire a été guillotiné après un procès douteux pour avoir tenu des propos contre-révolutionnaires. A La Tagnière on arrête Mademoiselle de La Ramisse, et puis Antoine Cochet, à qui on reproche d’avoir gardé chez lui, à Trélague, les registres de la commune. L’armée réclame encore 14 « volontaires », …tirés au sort dans le chapeau. L’église est interdite au culte et vendue. Les cloches sont envoyées au Creusot dont les ateliers ont à peine 10 ans. On les fondra pour en faire des canons. Pendant ce temps des prêtres clandestins viennent déguisés administrer les sacrements à La Tagnière.
Mais le vent tourne : en Belgique les armées triomphent. La Terreur n’a plus de raison d’être. Robespierre est à son tour guillotiné le 9 thermidor an II ou 27 juillet 1794.
Quelques jours plus tard - un symbole - Louis Casimir reprend possession de Champignolle. Les prisons s’ouvrent : Mademoiselle de la Ramisse est de retour en décembre 1794, elle annonce sèchement qu’elle déménage pour Autun. Mais elle reviendra plus tard et se signalera par de nouvelles pétitions. Antoine Cochet est lui aussi relâché et reprend ses fonctions de secrétaire greffier en juin 95. Mais les passions ne sont pas éteintes pour autant. Il y aura une séance épique à propos d’une distribution de savons aux indigents de La Tagnière, où des individus menacent Cochet de lui faire « couper le col ». Cela n’empêchera pas Cochet d’écrire l’année suivante quand le directoire recherche les abus et les excès commis « qu’il ne s’est rien passé » à La Tagnière et que maintenant « la révolution est terminée ». Le registre se conclut sur une série de pages blanches…. Le registre suivant se fera sur des feuilles volantes qui hélas se sont envolées si bien que nous ne savons rien de La Tagnière sous l’Empire…
Voir aussi : http://artbourgogne.com/tagniere-revolution
Tout ce que nous savons c’est que les troupes autrichiennes ont occupé la région en 1814. Les habitants de La Tagnière ont dû leur fournir des vivres et de l’argent. Nous allons retrouver certains personnages sous la Restauration, avec 20 ans de plus :
Antoine Cochet a été nommé maire de La Tagnière (les maires qui étaient élus sous la Révolution sont nommés par le préfet depuis 1799). Il signe Cochet de Trélague. Il semble un peu aigri par les évènements. En 1816 il interdit toute réjouissance pour la fête patronale. Ce serait dit-il une insulte en ces temps de calamités.
Quelques années plus tard, Claude Lebrun du Breuil, le fils de Louis Casimir et de Marguerite Sauvageot, deviendra maire à son tour. Il signe Lebrun de Champignolle. En 1821 il reçoit somptueusement l’évêque d’Autun avec banquet, illuminations, pour la réouverture de l’église, close depuis si longtemps. Il achètera un nouveau presbytère en 1829.
Quant à la famille du maire révolutionnaire, Jean Edme Bonnetête, elle s’est constitué un vaste domaine autour des Buissons, de Valotte et des Berthiers, et possède même la Tour, « entragée » à Pierre Bonnetête dès 1774.
Le XIXème siècle sera pour La Tagnière une période calme et prospère. La dernière battue aux loups a lieu à l’été 1854. Tout un symbole
La population va atteindre et dépasser les 1000 habitants, un essor que le village n’a jamais connu auparavant. Cela malgré les départs pour ces villes nouvelles qui s’appellent Le Creusot et Montceau les Mines, dont les industries et la mine qui apportent du travail dans la région. Le bourg connaît un renom croissant avec ses cinq foires annuelles. Le château de Montfeurton date du début du siècle et sera remanié en 1883 dans un style néo médiéval.

Côté politique, le nouveau maire, désigné par le pouvoir en 1852, après le coup d’Etat de décembre 1851, se nomme Joachim Napoléon Alexandre de Romeuf. Fils d’un général d’empire, filleul de Murat, roi de Naples. Inutile de préciser ses convictions ! Voilà pourquoi cette même année 1852 le conseil municipal écrit à Louis Napoléon Bonaparte encore président de la république :
« Monseigneur
Le conseil municipal de La Tagnière réunit sa voix à celle de la France entière pour vous prier d’accepter enfin le titre d’empereur dont elle aime d’avance à vous saluer ». Il faut croire que cette lettre a ému Louis Napoléon car le 2 décembre suivant il se décidait à devenir Napoléon III.
L’année suivante en 1853 on adressait une autre lettre, mais à l’impératrice cette fois, une lettre qui commence ainsi :
« Daignez, Madame, permettre à de pauvres campagnards de venir déposer à vos pieds
L’humble expression de leurs respectueux hommages »
Cet attachement cause d’ailleurs des déboires au pauvre Joachim Napoléon Alexandre qui reçoit par ailleurs des lettres anonymes pleines de grossières insultes, à tel point qu’il met ses administrés en garde contre les agitateurs.
Mais quelques années plus tard, juste récompense, Napoléon III en personne arrive à La Tagnière ! Visite privée : il vient voir des parents au château des Crots qu’on vient de terminer. Reconnaissant, Napoléon III offre à l’église un somptueux calice en or.

Après 1870 La Tagnière se consolera du départ de l’empereur avec un nouveau maire élu, Anatole de Charmasse, le nouvel maître de Champignolle. En 22 ans (1871-1893) il va doter la commune d’une mairie, de deux écoles, d’un bureau de poste et même d’une gare.
Mais Anatole de Charmasse ce maire dynamique, est aussi un grand érudit, président de la société Eduenne d’Autun pendant trente ans et chercheur infatigable. C’est à ses recherches que nous devons la plus grande partie de nos informations.
Nous avons choisi d’arrêter là nos investigations, à cette époque de grande prospérité de notre commune, quand La Tagnière avait passé le cap des 1000 habitants. L’histoire récente, les anciens la raconteront certainement beaucoup mieux que moi…
Les statues de la Tagnière
par Catherine Delamarre
De structure romane, l’église de la Tagnière a été remaniée avec déplacement du clocher en 1868. Les chapelles latérales datent du XVIème siècle. L'abside voûtée en cul de four et la travée de chœur sont du XIe siècle, la nef rectangulaire du XIIe, les chapelles latérales, au nord et au sud de la nef, du XVIe.

La Vierge de La Tagnière, XIVe s.
Probablement la plus ancienne de toutes ces statues. Sans doute du XIVème siècle, de type burgondo-champenois (déhanchement, ventre bombé). Ce n’est pas une vierge noire car elle était peinte autrefois. Elle porte des feuilles de chêne.

Notre Dame de Bay, XVe s.
Sculpture de type bourbonnais, elle est la plus vénérée et dispose d’une chapelle pour elle seule dans l’église. Elle a connu bien des vicissitudes : jetée dans un puits, elle avait été plâtrée au XIXème siècle. Elle reprend le thème classique de l’enfant à l’oiseau, symbole de l’âme des fidèles. Peut-être se trouvait-elle dans l’antique chapelle de Bay, disparue aujourd’hui (selon l’Abbé Jacques Baudiau, dans Le Morvand, essai géographique, topographique et historique, Librairie Guénégaud - Paris, 1854).
Selon l’Inventaire du patrimoine de Saône et Loire, la fontaine de Bay aurait été le lieu d’un pèlerinage : les habitants de La Tagnière y vénéraient et portaient la statue de Notre-Dame de Bay. La mémoire locale évoque la vertu miraculeuse de cette eau, qui "réalise" ses souhaits. Selon la légende, elle était fréquentée par les femmes qui voulaient un enfant et donnait du lait aux nourrices. Au XVIIIe siècle, il semblerait que le pèlerinage n’existait plus et qu'il ne subsistait que la source dédiée à la Vierge.

Sainte Barbe, XVe s. (4 décembre)
Née à Nicomédie. Son père l’avait fait enfermer dans une tour avant de la faire supplicier. Elle protège de la foudre car un coup de tonnerre avait envoyé son père en enfer.

Sainte Radegonde, XVe s. (13 août)
Prisonnière de Clotaire roi des Francs, qu’elle a épousé mais elle était plus attirée par la vie contemplative. Elle trouva la mort en se faisant emmener dans sa cellule.

Sainte Marie Madeleine, XVIe s.(22 juillet)
Patronne des femmes repenties, représentée en pénitente avec ses longs cheveux et son vase de parfum car elle avait versé du parfum sur les pieds du Christ.

Saint Sébastien, XVIIe s.(20 janvier)
Il vivait en Gaule romaine, où il fut supplicié. Chrétien prosélyte, condamné à être percé de flèches, il guérit et défia l’empereur qui le fit lapider. Il avait la réputation d’arrêter les épidémies de peste, assimilées à des flèches envoyées par Dieu. Ce qui est remarquable dans ce Saint Sébastien c’est son air obstiné, et un peu absent, un regard qui semble aller au-delà de la souffrance physique.

Saint André (30 novembre)
Dernière de la série, la statue du patron de la paroisse aurait été réalisée au XVIIe ou XVIIIe siècle.

Et puis il y a ce Saint Jérôme, peinture du XVIIème siècle classée en 1978, qui nous réunit aujourd’hui. Elle montre le saint à demi-nu, agenouillé devant un crucifix, des livres devant lui, avec un paysage en fond. Un des quatre Pères de l’Eglise avec St Augustin S Ambroise S Grégoire Ier, Saint Jérôme ne mangeait que du pain et de l'eau en période de carême. Il avait emporté sa bibliothèque dans le désert et fui la vie brillante de Rome. Il vivait dans le dénuement. Retraite, détachement, méditation, éloignement des richesses, chasteté. Son âme n’avait plus de réserve pour Dieu. Il gardait à ses côtés une pierre avec laquelle il se lacérait la poitrine. Il prêchait la solitude à la campagne, le mépris des biens, l'arrachement à la famille. Jérôme exhorte Héliodore à embrasser la vie d'ermite, « Le désert aime qu'on soit nu », « Ne prends même pas de besace ni de bâton. On est assez riche quand on est pauvre avec le Christ. » Il s'adresse à Dieu avec la foi d’un guerrier : « Sors-moi du lit au front de bataille, de l'ombre au soleil ! »
Peint au XVIIe siècle, ce Saint Jérôme était peut-être un cadeau de Charles Lebrun du Breuil à l’église principale de sa baronnie. Symbole d’ascèse et de pauvreté volontaire, il est comme une invitation au détachement et à l’acceptation des temps difficiles que connaissaient les campagnes à la fin du règne de Louis XIV. Plus largement et au-delà des siècles, il nous invite à surmonter les épreuves avec courage et détermination.
Ce tableau a été récemment restauré par la commune avec l'aide de généreux donateurs.