L'événement tragique
dans la philosophie de Clément Rosset
Bertrand Bailly
Après une formation de mathématiques et de philosophie, Bertrand Bailly a enseigné celle-ci en Guyane pendant plusieurs années. Il s'est particulièrement intéressé à l'oeuvre et la pensée de Clément Rosset, auquel il a consacré une longue étude. Le texte ici présenté analyse la notion de sagesse tragique et de rapport au temps, tel que Rosset l'a développée dans ses premiers ouvrages.
Le tragique se présente à l'homme sous la forme d'un événement qui change nos habitudes perceptives au profit d'une autre perception singulière : la vision tragique. L'événement tragique trouve sa corrélation explicative dans le sentiment tragique, sentiment à partir duquel se développe une contradiction dynamique entre l'idée de mobilité et celle d'immobilité du temps. Le temps n'est pas ici l'objet d'une représentation analytique et fonctionnelle mais son appréhension n'est pensable qu'en utilisant la catégorie du « même » et la forme spécifique d'une « unité déjà-là » dont l'essence est l'intemporalité. S'ensuit un fort irrationalisme car d'une part rien ne saurait rendre raison de cette unité insécable, et d'autre part la synthèse du temps, du devenir, se dérègle. Il n'y a pas à proprement parler de conception d'une idée tragique ; seul compte le sentiment lié à cette irrationalité et, afin d'éclairer cette saisie inhabituelle du temps, arrêtons-nous sur le mécanisme tragique pour proposer une définition :
Le tragique est un rapport entre un temps s'écoulant et un temps fixé sans pour autant parvenir à annihiler la fluidité du temps. (1)
Prenons un exemple simple : un homme marchant sur un échafaudage élevé glisse, puis tombe de l'échafaudage, ensuite touche violemment le sol et enfin meurt. (2)
Remarquons d'abord que le sens commun n'a guère de mal à considérer que cet événement soit tragique. En effet, il est vraiment grave et suscite de l'horreur, une forme de résignation et surtout d'incompréhension ; « on n'y peut rien », dit-il, ou du moins par grand chose. Cependant imaginons qu'en tant qu' observateur attentif assistant au déroulement de la scène au pied de l'échafaudage, je sois moi-même présent jusqu'au moment où l'ambulance finit par évacuer le défunt. Quand cet homme tombe, je saisis directement le tragique de l'événement, le tragique de la mort, car l'homme est vivant, mourant et mort (1). A l'intérieur de cette unité du mécanisme, j'assiste à la transformation d'un vivant en mort : ce cadavre précisément est bien le même que quelques instants auparavant ; de plus, la mort s'empare d'un vivant et non d'un mort. Certes comme Epicure, on peut considérer qu'il existe une incompatibilité d'état entre le vivant et le mort et qu'une néantisation de et par la mort donnerait suffisamment de sens à cette cassure inaltérable. Cela dit, une rupture apparaîtrait au sein du mécanisme tragique et étant donné que la mort ne serait alors rien, personne n'épiloguerait en fait sur l'événement et les sentiments éprouvés seraient sans réelle consistance.
Or, je constate que le sentiment tragique persiste. A l'analyse, l'unité du mécanisme s'impose et est composée, à vrai dire, par un double mouvement : d'une part, par un temps présenté et vécu, c'est-à-dire par la chronologie des événements qui constituent la tragédie (2) ; d'autre part, par un temps tragique représenté ultérieurement, soit par l'ordre logique des événements. Là, le déroulement est inversé car le point de départ est l'ambulance qui s'en va et le point d'aboutissement l'homme qui glisse sur l'échafaudage. La compréhension du temps tragique commence par la fin ultime de l'événement. A la fin, on comprend le début : il a glissé. Au début, on comprend la fin : il va mourir. « Le temps tragique signifie pour nous un renversement du temps, pour nous qui sommes les spectateurs, et qui, par conséquent, pour apprécier les deux temps et leur tension mutuelle qui constitue l'essence même de la tragédie.» 1 Ainsi, la mort n'est pas en elle-même tragique mais l'événement « mourir » l'est - événement paradoxal traversé par une tension révélatrice du tragique qui « est et sera toujours le surprenant par essence. » 2
L'événement donne l'impression qu'une extériorité jouerait de l'homme, l'étranglant dans les pièges de l'irréversibilité et de la nécessité. Qu'en est-il de cette extériorité apparemment supposée malveillante ? On appelle donné cette idée tournée vers l'extériorité et sur laquelle vient buter la raison à cause de sa radicale étrangeté. L'aspect inattendu et injustifiable de l'événement tragique fait de lui un donné sans recul réflexif, au moins pendant un bref moment, et ne laisse place à aucune interprétation possible de l'événement. Le donné contredit le principe de raison suffisante et il n'est nécessaire seulement en tant qu'il est ce qu'il est, au-delà de toute connaissance rationnelle possible.
Le sentiment tragique est ressenti comme un heurt entre une des aspirations de la conscience, la joie, la joie de se sentir existant, pensant, voulant, et ce qui, parce que donné, pourrait être menaçant ou ruinant pour cette conscience. Dans cette perspective, la joie est toujours une résistance au donné tandis que l'échec est une résignation devant le donné. Néanmoins, l'homme tragique n'est pas triste ; il ne se console pas dans la résignation ; il ne rejette pas ses désirs fondateurs, mais d'après l'exemple précédent, cela signifie que l'homme se découvre irréconciliable, c'est-à-dire qu'aucun sentiment ne pourra dorénavant être effacé, aucune satisfaction affective ne sera complète et il faudra tenir compte de l'obstacle insurmontable – cet homme particulier ne vivra plus jamais – en reconsidérant les actions et les concessions. Il se découvre également irresponsable car le donné s'impose à lui dans la découverte de sa propre joie indépendamment de ses propres choix de valeurs. La volonté ne se fonde par sur la liberté 3 qui aurait à conquérir les plus hautes valeurs. En d'autres termes, l'homme n'a pas l'assise pour rendre raison absolument de certaines valeurs et des plus grands biens ou maux associés aux événements tragiques. Il existe à cet égard une religiosité de l'homme tragique, constamment pénétré par la gravité de cette participation au donné. Cette attitude religieuse sans foi et sans connotation morale reste sous-tendue par cette irresponsabilité elle-même justifiée par certaines valeurs « dépassant infiniment l'homme ».4
Telle serait finalement l'esthétique de la vision tragique : dans la fête, dans la nuit, dans le silence de la communion, visage grave et immobile, l'homme se détache du sens mesquin de la finalité du jour en contemplateur de la révélation tragique, effroi mystique qui balaye le sérieux de la vie.
1. La philosophie tragique, p15, PUF, 1960. Un livre de jeunesse qui ne prend sens qu'en fonction des apports conceptuels ultérieurs.
2. Idem, p19.
3. Cf la thèse de Schopenhauer dans Schopenhauer, philosophe de l'absurde, PUF,1967.
4. La philosophie tragique, p46.